Amis

 
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Demain, c'est le premier mai. Qui dit premier mai, dit muguet. Tiens, ça rime en plus. Tout ça pour dire, c'est bien poétique tout ça, mais bon, au fond c'est une tradition qui remonte à cinq siècles, décrétée par un roi, Charles IX je crois bien, je ne me rappelle plus, de toutes façons ma mémoire flanche beaucoup en ce moment. C'est bien beau, on offre une petite fleur à clochettes blanches à son aimée, à sa maman, à sa meilleure amie, à sa grand-mère, à sa tante... Et pour quelle raison? Parce que c'est le premier mai. Bon, je veux bien vous croire, là n'est pas le problème, mais faire quelque chose sans en comprendre le sens ou l'origine, je trouve ça un peu insensé, sans vouloir offenser ceux qui respectent cette tradition. Mais au fond, on s'en fout, en fait. Pourquoi je vous fait chier avec ça? Comme ça, fallait pas me lire, c'est tout.

Moi aussi, je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part. Mes parents ont validé des billets d'avions pour aller au Portugal sans penser au fait que ça se passait pendant mon dix-neuvième anniversaire, mais c'est pas grave de toutes façons tous mes anniversaires ont été de gros fiascos. Par exemple, mes dix-huit ans. Anniversaire important, c'est la majorité, tout ça... Mon père n'a rien trouvé de mieux que d'organiser une journée à la pêche précisément ce jour là pour son association de supporters du CRUFC. Bien sûr, il m'a proposé d'y aller, mais non merci, pas envie de fêter mes dix-huit ans en train de regarder bêtement un fil dans l'eau, au milieu de supporters riant et faisant des blagues salaces avec leur grosse voix, la bière à la main. Et aussi, je partais une semaine plus tard au Portugal pendant trois mois, j'avais alors vainement cru à une plaisanterie en pensant trouver à la maison toute ma famille et tous mes amis pour passer un moment agréable ensemble. Mais je me suis retrouvée toute seule, avec un petit mot de ma mère, écrit à la va-vite sur un bout de papier : "Bon anniversaire ma petite lapinette!" avec la petite formule qu'elle utilise toujours pour tous les anniversaires genre "que cette journée t'apporte bonheur et" tout le tralala. Mon père, un "joyeux anniversaire ma puce", et puis mon frère, je sais plus trop, mais il y avait des fautes d'orthographe. Genre "bonne anniversaire soeurette!". Une petite enveloppe, voilà mon cadeau pour mes dix-huit ans : cinquante euros je crois. Même une petite babiole, une petite fée en statue, un beau livre, un beau carnet, ça m'aurait carrément plus fait plaisir que ça. Mais bon, on ne peut pas tout avoir. Un regard sur mon piano, enfin, ce n'était pas mon piano, c'est un oncle qui l'avait prêté quand j'ai commencé, pour savoir si vraiment j'aimais ça. Ca devait durer un an. Cela faisait quatre ans que le piano d'étude trônait dans le salon, utilisé par ma mère comme objet de décoration. Puisque j'allais partir, et qu'il fallait bien rendre un jour ce piano à ce monsieur dont le fils avait fait ses gammes sur l'instrument, il allait venir le reprendre, pendant l'été, quand je ne serais pas là, parce que ça m'aurait fait mal au coeur. Je le regardais, et j'ai eu envie de jouer dessus, comme ça m'arrive souvent. Sauf que là, j'avais un poids sur le coeur. Je soulève le couvercle, enlève le petit tissu imprimé avec de jolies notes de musique dessus qui servait à éviter que la poussière ne vienne sur le clavier, et voilà, je joue mon morceau préféré, qui avait fait pleurer quelques personnes au concert du lycée, au théâtre. Dont moi, mais pas parce que c'était beau, parce que je le jouais pour quelqu'un qui n'allait jamais l'entendre.

Je me mets à pleurer. Et puis on sonne à la porte. Hop, on tente d'essuyer les larmes, ni vu ni connu, genre "c'est mon anniversaire c'est joyeux je suis heureuse youpi". Mais j'ouvre la porte, c'est ma meilleure amie, qui vient, avant d'aller à la danse, m'accorder une ou deux heureus précieuses de son temps. Forcément, puisqu'elle me connait plus que quiconque, elle voit que ça ne va pas, et puis je craque encore. Grâce à elle je retrouve finalement le sourire, parlant de tout et de rien, de choses légères. Elle part, pour moi ça faisait à peine cinq minutes qu'elle était là.

Je me prépare pour aller rejoindre une amie, venue spécialement du sud "pour toi!" m'avait-elle dit, mais c'était plus pour son mec. C'est pas grave, j'essaie de croire qu'elle est venue pour moi, et je prends le bus. Rendez-vous pris, j'arrive, elle n'est pas là. Elle m'appelle "j'aurais du retard!" je m'en doutais. Ce que je ne savais pas, c'est qu'elle se trouvait avec mon ex et quelques uns de ses potes, dont un qui était aussi mon ex. Donc en fait avec deux de mes ex, dont l'un avec qui ça avait été très difficile, et à qui je continuais de penser, sans savoir qu'un an plus tard je ne serais toujours pas débarassée de son ombre.

Bon, pas grave, on va faire avec. Ils viennent me chercher en voiture, je fais genre "cool j'ai dix-huit ans je peux m'acheter légalement de l'alcool", et puis on fait des blagues, et puis on arrive à la friterie, parce qu'ils avaient faim. Moi pas du tout, et je n'aime pas les frites, donc c'est génial. J'attends, l'air de rien, plaisantant sur la tenue de l'amie. Et puis l'autre là, oui, ce gars pour qui j'avais joué au théâtre (on est conne quand on est amoureuse), m'effleure innocemment le bras, me décortique du regard. J'aime pas ça, je me détourne. Heureusement ils ont leurs frites, et direction la plage, le chalet du grand dadais, mon autre ex. Assez tendue (qui ne le serait pas dans un pareil cas), je me dis qu'il faut boire vite, alors avec ma bouteille de solitaire que j'ai acheté légalement pour la première fois, on s'embrasse, et j'avale. Assez rapidement, je retrouve le sourire, et avec l'amie, on fait les connes sur le sable.

Après une séance photo improvisée, je taquine le grand dadais aux allures de surfeur qui gratouille sa petite guitare. Comme souvent quand je bois, j'ai envie de jouer. Alors je la lui pique, et je joue des trucs basiques genre "le lion est mort ce soir", "la poupée qui fait non", "fils de france", etc. On délire avec le surfeur, on se poursuit sur le sable, je lui saute dessus, et l'autre ex s'en va vers le large, genre il se la joue "solitaire romantique", ou "jaloux qui en a marre", je ne sais pas. Fatiguée, j'arrête de taquiner le surfeur et m'assoie tranquillement. L'autre revient, moi aussi j'ai envie d'aller toucher l'eau de mer, mais toute seule, alors je me mets en marche. Sauf que l'autre s'est pris pour une sangsue et me suis, genre je vais aller me noyer de chagrin dans l'eau poisseuse de la mer. Bon, pas grave, je ne dis rien, lui non plus.

La dernière chose que je lui ai dit, c'était quand j'avais repris contact pour savoir les circonstances de la rupture, j'avais dû aller le chercher chez lui après trois semaines de silence pour savoir qu'il avait repris avec son ex, prétextant le fait que je partais tout l'été à l'étranger et que je voulais me débarasser de ce poids. Sans crier gare, les larmes viennent, et il me prend dans ses bras très tendrement. C'est là que je me dis "merde les mecs sont vraiment cons! S'ils veulent pas faire espérer, ils ont pas à prendre une fille dans leurs bras de cette manière! Tous les mêmes." Finalement on va rejoindre les autres, ma main sur sa taille, la sienne dans mes cheveux, marchant côte à côte. Je ne me souviens pas que l'on se soit dit quelque chose, pour moi les mots ne sortaient pas. Se détachant en arrivant au chalet, comme par magie je retrouve le sourire, et je refais la conne. Lui reste très proche, me prenant dans ses bras, murmurant à l'oreille des mots doux, se préoccupant de moi quand je m'éloigne un peu... Merde à la fin, tu vas me lâcher? Mais au fond, j'étais heureuse d'être ainsi l'objet de ses attentions, je savais qu'il était célibataire. Me prenant à rêver à reprendre quelque chose avec lui, le départ pour le Portugal durant tout l'été, une semaine plus tard, me revient en pleine face. Le cerveau alcoolisé, je tombe par terre, sur les genoux. Il vient près de moi, soulevant ma tête pour que je le regarde, pour qu'il puisse voir si je pleure, mais non, j'ai juste un sourire amer sur les lèvres.

"Tu reviendras ici avec nous pour faire la fête?" secouant la tête en étouffant un rire bourré, je lui réponds "baaah... j'sais pas..." Il me force à le regarder dans les yeux, caressant doucement ma joue "Si, tu reviendras! Regarde moi, et souris, tu es beaucoup plus jolie quand tu souris." C'est ça ouais, espèce de beau-parleur. Mais c'est un sourire triste qui s'installe sur mes lèvres à cet instant, et finalement je me détourne, pour me relever avec difficulté. Il m'aide en me prenant le bras. Sans un regard vers lui, je vais pour chercher dans ma poche mon portable, histoire de savoir quelle heure il est, car il fait déjà nuit, et ma mère devait venir me rechercher. Je ne le trouve pas. Nulle part. Tentative pendant une heure de le retrouver, dans le chalet, dans le sable, mais rien. J'emprunte un portable et appelle ma mère pour lui annoncer la bonne nouvelle. Comme escompté, elle s'insurge et me tend des propos menaçants. Je m'en fous, j'ai dix-huit ans, et même si mes parents m'engueulent, je m'en fous aussi, je pars bientôt. En plus c'était un téléphone pourri. Le moment des au revoir, des adieux. Une bise, un dernier regard, et je m'en vais, croyant que je le reverrais avant mon départ, mon coeur rempli d'espoir. Arrivée à la voiture, j'ouvre la portière, et j'entends "tu fais fort, pour tes dix-huit ans". Même pas un "joyeux anniversaire", non, j'ai le droit à ma réprimande pendant toute la route, mais je suis absente, je ne réponds pas. Arrivés à la maison, je vois mon père. Il ne me crie pas dessus, il doit se sentir coupable de ne pas avoir été là pour mon anniversaire. A la place je dis "de toutes façons dans une semaine je suis plus là, c'est pas dramatique, je m'en rachèterais un quand je reviendrais, avec mon salaire." Je vais dormir, et ainsi s'acheva ma journée d'anniversaire.

Ma meilleure amie, oui, parlons-en... Une amitié qui a huit ans, et voilà, on ne se voit plus que par hasard, en se croisant à la fac, ou dans un train. En fait je lui en veux terriblement, même si je sais qu'elle a un emploi du temps chargé et qu'elle ne peut pas faire autrement, même si je sais qu'elle ne le fait pas exprès. Ca m'énerve, c'est tout, ça m'énerve qu'elle ne me réponde pas, ça m'énerve que tous ces projets qui datent du lycée ne se font pas, ça m'énerve de devoir passer par un pote en commun pour avoir de ses nouvelles, ça m'énerve qu'elle ait appelé une de ses camarades de classe en danse sa "chérie qu'elle aime" devant moi. Il aurait fallu voir ma tête à ce moment là, et je crois qu'elle l'a remarqué aussi. Des "je t'appellerais bientôt", des "faut qu'on se voit bientôt", des "tu me manques trop", ah ça oui, elle en a sorti. Et au final, du néant. Rien du tout. C'est sûr, elle a un tas de cours de danse, elle est en pleines révisions, elle a son chéri, alors elle est heureuse, et j'ai rien à dire là-dessus, juste faire taire ma jalousie et ma possessivité mal placées. Mais ça m'énerve quand même, je peux pas changer ça.

1 commentaire

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Panda~JosianeN | 01/05/2008

Je t'ai lue du début à la fin, et ça m'a fait quelque chose... Difficile à décrire, mais en tout cas, merci pour ces confidences...

Amicalement,
Jo